
Jacques -Casimir Jouan, illustre Tréauvillais
Quand il n’était pas sur les champs de bataille de la Révolution et du 1er Empire, Jacques-Casimir Jouan résidait au manoir de la Houssairie à Tréauville. Ce jeune cultivateur, né à Saint-Christophe-du-Foc en 1767, fut volontaire au 2e bataillon de la Manche pendant la Révolution française. Il reçut son baptême du feu à la célèbre bataille de Valmy en 1792 puis participa aux campagnes de Prusse, de Pologne et d’Autriche. Blessé à Iéna et à Wagram, il fut promu Chevalier de l’Empire le 18 août 1810 avant de partir pour la guerre d’Espagne. Le 26 août 1813, à la bataille de Dresde, son bras gauche fut emporté par un boulet de canon. Il réussit à survivre à ses blessures et se vit nommé général de brigade. Admis à la retraite, il reprit du service comme commandant de la place de Cherbourg d’août 1830 à mai 1832. Il revint vivre à Tréauville et devint maire de la commune de 1843 à sa mort en 1847.
Le jeune Jouan
Jacques-Casimir Jouan naquit à Saint-Christophe-du-Foc le 4 mars 1767 au hameau de la Planche au Maître. Son père, Jacques-François Jouan, était propriétaire-cultivateur ; sa mère s’appelait Suzanne Lechevalier. Leur famille se composait de trois enfants. Ils quittèrent Saint-Christophe-du-Foc en 1773 pour Les Pieux où le jeune Jouan résida jusqu’à son départ pour l’armée. L’éducation qu’il reçut fut celle qu’on donnait alors aux jeunes gens destinés à l’agriculture. À 14 ans, il se livra exclusivement aux travaux agricoles ; cependant, l’histoire et les voyages faisaient l’occupation de ses soirées d’hiver.
Il est probable que le jeune Jouan fût resté cultivateur toute sa vie sans la Révolution qui vint changer tant de conditions. Une garde nationale s’étant formée aux Pieux dans l’hiver de 1789-1790, il fut élu sergent major d’une compagnie de cette milice, puis envoyé par elle comme délégué à la réunion des électeurs du district de Cherbourg. Ceux-ci le désignèrent pour assister à Paris, en qualité de représentant des gardes nationaux, à la fête de la fédération du 14 juillet 1790.
Volontaire de la Manche et blessé à la bataille de Valmy
Dans le cours de l’année 1791, Jacques-Casimir Jouan, jeune homme de 5 pieds 10 pouces (1,89 m), s’enrôla dans le 2e bataillon de volontaires de la Manche, organisé à Coutances, dans lequel il fut nommé lieutenant de grenadiers. Ce bataillon, envoyé à Valognes où il resta sept mois, dirigé ensuite sur Avranches, se mit en route pour le théâtre de la guerre le 11 juillet 1792, le jour même où l’assemblée législative déclarait la patrie en danger. Il rejoindra à Pont-à-Mousson l’armée du général Kellermann.
Le 20 septembre 1792, le lieutenant Jouan reçut son baptême du feu à la bataille de Valmy, où un éclat d’obus lui contusionna la hanche gauche. Cette victoire remportée contre les Prussiens, qui avaient envahi une partie de la Lorraine et de la Champagne, est le premier succès des armées républicaines.
Capitaine après 14 mois de campagne dans le Nord
Plus tard, le 2e bataillon de la Manche fut envoyé à l’armée du Nord. Il arriva à Lille le 26 août 1793, et dans la nuit même partit avec une colonne, pour concourir à l’attaque de la ville de Lannoy qu’occupaient les Hollandais. La place résista mais les cuirassiers ennemis perdirent le tiers de leur effectif sous le feu des Français. Le lieutenant Jouan fut nommé capitaine le 8 décembre 1793, après 14 mois de campagne. Une nouvelle organisation de l’armée le fit intégrer la demi-brigade de l’Allier. En 1794, Jacques-casimir Jouan fit l’acquisition de la Houssairie avec son père qui avait vendu deux petites pièces de terre et une maison.
Guerre de Vendée
Après sa participation à la conquête de la Belgique et de la Hollande, la demi-brigade de l’Allier s’embarqua le 5 juin 1795 à Zierikzee pour se rendre à Bruges, d’où elle se mit en route pour la Vendée. Le capitaine Jouan eut une affaire sérieuse avec les insurgés en escortant un convoi de grains entre Grey et Laval ; un officier et plusieurs grenadiers furent tués ou blessés. La demi-brigade soutint un combat de six heures, aux portes de Nantes, contre une multitude de partisans qu’elle mit en déroute. Elle arriva en Vendée, à Challans, et s’y cantonna. La disette régnait dans cette contré que la guerre ravageait depuis plusieurs années. Le capitaine Jouan resta impliqué dans cette campagne de pacification de l’ouest de la France jusqu’en octobre 1796.
À Tours pour contenir les monarchistes
A partir du mois de février 1797, la compagnie du capitaine Jouan occupa successivement Saumur, Châteauroux et Tours, où les esprits étaient dans une fermentation très menaçante. Les troupes avaient souvent des confrontations avec les habitants, dont les opinions monarchistes venaient de rependre espoir par les succès du parti royaliste dans un grand nombre de collèges électoraux. Bientôt survint le coup de force du 18 fructidor qui écarta les députés royalistes du Conseil des Cinq-Cents où ils étaient devenus majoritaires. L’effervescence des esprits se calma subitement, et la jeunesse turbulente qui voulait dominer dans la ville, déposa les armes. Le capitaine Jouan quitta Tours en 1798.
Blocus d’Ulm et bataille de Hohenlinden
Napoléon Bonaparte était premier consul après le coup d’état du 18 brumaire (9 novembre 1799). A l’armée du Rhin, le capitaine Jouan avec sa compagnie participa au blocus de la ville d’Ulm. Le 8 juillet 1800, la garnison fît une sortie vigoureuse en direction des Français qui l’arrêtèrent dans son élan avec deux coups de canon à mitraille. L’ennemi fut culbuté à la baïonnette, sabré par la cavalerie et poursuivi dans sa retraite jusqu’aux portes de la ville.
A la bataille de Hohenlinden contre les Autrichiens, le 3 décembre 1800, le capitaine Jouan reçut une blessure à la tête en chargeant l’ennemi ; mais il ne voulut point se retirer du feu et coopéra jusqu’à la fin au succès de cette bataille qui conduisit l’Autriche à la signature de la Paix de Lunéville.
Sacre de Napoléon à Paris et mariage à Huningue en Alsace
Après avoir passé deux années de garnison à Strasbourg, le capitaine Jouan quitta cette ville le 29 juin 1803 pour aller stationner à Huningue (Alsace) à proximité de Bâle. Délégué pour la garnison d’Huningue au sacre de l’Empereur Napoléon, le capitaine Jouan se rendit à Paris dans le courant de novembre 1804 pour assister à la cérémonie le 2 décembre 1804.

Au mois de juillet 1805, Jacques-Casimir Jouan épousa, à Huningue, Mlle Marie-Anne Marty, âgée de 24 ans, issue d’une des meilleures familles de la ville.
Bataille d’Iéna
Le 14 octobre 1806 devait se donner la grande bataille d’Iéna qui allait livrer aux armes française la monarchie prussienne. Les armées française et prussienne à une portée de canon l’une de l’autre se mirent en mouvement dès le matin. Le bataillon de grenadiers du capitaine Jouan s’établit sur un plateau. La bataille fut terrible. Le capitaine Jouan fut blessé à l’avant-bras gauche. A la tête de son bataillon, il repoussa l’ennemi, montra sa capacité à conserver sa position pendant trois heures et à tenir jusqu’à la déroute de l’ennemi. Il reçut sur le terrain même les félicitations du major-général de la Grande Armée Berthier. Sa conduite lui valut d’être fait chevalier de la Légion d’honneur par décret du 14 avril 1807.
Commandant à la bataille de Friedland
Lors d’une revue passée dans les jardins du château de Finkestein en Pologne, le 20 avril 1807, l’Empereur proclama officiellement M. Jouan chef de bataillon en l’élevant au grade de commandant. Le commandant Jouan se trouva engagé le 14 juin 1807 dans la bataille décisive de Friedland contre les Russes qui devait terminer la guerre de Pologne. En 1809, Il se distingua dans d’autres combats et batailles contre les Autrichiens à Ebersberg, Essling et Enzersdorf.
Wagram
A Wagram, à 15 km au nord de Vienne, le 6 juillet 1809, alors que les généraux français engageaient la charge décisive de cette bataille contre l’armée autrichienne, le commandant Jouan fut renversé avec son cheval, qui eut une cuisse brisée par un boulet. Il cherchait à se dégager, quand l’animal, dans un sursaut, lui retomba sur le corps. Quelques grenadiers le relevèrent. Mais un obus vint à éclater à peu de distance et lui brûla le visage. Il fut aveuglé complètement. Après qu’il fut ramené dans un village, un chirurgien le visita et déclara que ses paupières étaient seulement fermées par une inflammation qui se dissiperait progressivement. Il passa la nuit sur la paille au milieu d’un grand nombre de blessés. Au bout de cinq jours ses yeux commencèrent à s’ouvrir.
Chevalier de l’Empire

Par lettres patentes du 18 août 1810, M. Jouan reçut le titre de Chevalier de l’Empire. Les armoiries du Chevalier Jouan sont « d’or au cheval arrêté de sable, surmonté d’une gerbe de blé de sinople et soutenu d’un champagne de gueules du tiers de l’écu au signe des Chevaliers (croix de la Légion d’honneur) »
Guerre d’Espagne
Entré dans la garde impériale, Jacques-Casimir Jouan avec sa demi-brigade reçut l’ordre de partir pour l’armée d’Espagne. Une insurrection massive s’était produite contre la prise de pouvoir française en plaçant Joseph Bonaparte, frère de Napoléon, sur le trône d’Espagne. Chargé notamment de tenir la ville fortifiée d’Aranda, il résista à plusieurs attaques.
En situation d’échec, la garde impériale attaché à l’armée d’Espagne reçut l’ordre de rentrer en France en février 1813.
Officier de la Légion d’honneur et colonel
Le 28 mars 1813 dans la cour des Tuileries, M. Jouan reçut des mains de l’Empereur la croix d’officier de la Légion d’honneur. En mai, il fut élevé au grade de colonel du 1er régiment des voltigeurs de la garde. Il ne tarda pas à partir pour la nouvelle grande armée où son régiment pris rang à Dresde en Allemagne.
Bras gauche emporté à la bataille de Dresde
Le 26 août 1813, le pince de Swartzenberg, généralissime de l’armée autrichienne commanda à ses 180 000 hommes, formés en six colonnes, précédées chacune de 50 pièces de canon de s‘élancer sur les ouvrages français qui défendaient les abords de Dresde. Napoléon n’avait que 65 000 hommes à lui opposer et fort peu de canons. Dans la bataille, le colonel Jouan a le bras gauche fracassé par un boulet. Il jette son sabre, afin de tenir les rênes de son cheval ; mais un autre boulet brise la mâchoire inférieure de l’animal, qui tombe et se renverse sur son cavalier. M. Jouan, aidé de quelques voltigeurs, parvint à se dégager et se relever. Dans une maison du faubourg de Dresde, il sera amputé de son bras gauche par un chirurgien militaire, sans anesthésie à l’époque. De forte constitution, il survivra à cette amputation face au risque élevé de gangrène.
Des voltigeurs du 1er régiment, ayant reconnu le cheval de M. Jouan qu’on voulait vendre en ville, le lui ramenèrent. Il tenait beaucoup à ce cheval qu’il montait depuis 4 ans. On réussit à le soigner et le conserver, il sera amené à Tréauville et y vécut plus de 20 ans, paissant, exempt de tout travail, dans les herbages autour de la Houssairie.

Général de brigade puis commandant des Hautes-Alpes avant l’abdication de l’Empereur
Le 21 septembre 1813, M. Jouan fut conduit chez l’Empereur par le général Curial. « Sire, dit à l’Empereur le général Curial, voici un blessé du 26 août qui n’a pas été trop longtemps à se guérir. » En s’adressant à M. Jouan, Napoléon Ier dit : « Hâtez-vous de vous rétablir ; on vous placera au commandement d’un bon département, vous vous y reposerez, et si malheureusement la guerre continuait l’année prochaine, vous y feriez encore bien votre pli, n’est-ce pas ?»
Ne pouvant plus servir activement, M. Jouan quitta la garde impériale, et fut nommé général de brigade le 1er octobre 1813. Il retournera à Huningue pour une courte période. En raison de la menace de l’ennemi qui s’avançait sur le Rhin, il quitta la ville fin novembre avec sa famille pour se retirer à Nancy.
Par arrêté du sénateur comte de Saint-Vallier, commissaire extraordinaire du gouvernement, en date du 21 janvier 1814, le général Jouan est chargé de l’approvisionnement et de la défense des places fortes des Hautes-Alpes, notamment celle de Briançon. En mai 1814, plus d’un mois après l’abdication de l’Empereur, M. Jouan est nommé maréchal de camp, commandant du département de la Drôme. Il conserva cet emploi jusqu’au 28 juillet 1814.
Retour à Tréauville pendant la première Restauration
Obéissant à un ordre qui lui prescrivait de rentrer dans ses foyers, il arriva à Tréauville après 10 ans d’absence, et retrouva sa vieille mère qu’il n’avait pas vue depuis 1804. Mis en demi-solde de non-activité, par ordonnance du 7 septembre 1814, Jacques-Casimir Jouan fut nommé chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Cet ordre créé par Louis XIV venait d’être rétabli par Louis XVIII.
Commandement du département de l’Ardèche pendant les Cent-Jours
Après retour de l’Empereur, le général Jouan reçut, le 15 avril 1815, une dépêche qui l’invitait à se rendre à Paris pour recevoir une destination. Il fut affecté au commandement militaire du département de l’Ardèche à Privas avant d’être relevé de ses fonctions en juillet 1815 après Waterloo et la chute du premier empire.
Retour à Tréauville pendant la seconde Restauration
Redevenu agriculteur à son retour à Tréauville, le général Jouan fit valoir sa propriété. L’année 1816 fut extrêmement humide ; les pluies commencèrent à la fin juin et durèrent jusqu’à l’arrière-saison. Les récoltes furent très mauvaises et une grande disette s’ensuivit en 1817. Le général Jouan s’employa à aider les habitants pendant cette dure année ; il faisait cuire du pain deux fois par semaine pour les personnes en difficulté de la commune. A compter du 1er juillet 1818, le général Jouan, resté jusqu’alors en demi-solde, fut admis à la retraite.
L’éducation de ses enfants détermina M. Jouan à quitter la campagne. Il loua sa propriété et acheta une maison à Cherbourg, en face de l’hospice civil, rue Tour-Carrée, où il vint s’établir en 1823. A cette époque, il partagea les travaux du conseil municipal et fut administrateur de l’hospice civil.
Commandement de la place de Cherbourg après la révolution de juillet 1830

Le 6 août 1830, M. Jouan reçut du ministre de la guerre sa nomination au commandement de la place de Cherbourg. Alors âgé de 63 ans et retraité depuis 12 années, il ne s’attendait pas à être rappelé au service. Cependant, il accepta la fonction que le nouveau gouvernement de Louis-Philippe Ier lui conférait. Il occupa ce poste jusqu’en mai 1832. Il fut nommé commandeur de la Légion d’honneur en 1837 (médaille au centre sur la photo).
La première tâche d’importance à laquelle dû s’atteler le général Jouan, en tant que commandant de Cherbourg, fut de veiller à l’embarquement pour l’exil en Angleterre, sans heurts, du roi déchu Charles X. Le 16 août 1830, après avoir séjourné deux jours à Valognes en attendant que les navires soient prêts, Charles X et ses proches s’embarquèrent sur le paquebot Great-Britain commandé par le capitaine de vaisseau Dumont-d’Urville. Le reste de sa suite prit place à bord du Charles-Caroll. Tout se passa tranquillement. Les 7 à 800 gardes-du-corps de la famille royale, ne descendirent pas de cheval ; ils reprirent la route vers Saint-Lô où s’opéra leur désarmement
Maire de Tréauville de 1843 à sa mort en 1847
En 1841, M. Jouan quitta Cherbourg et retourna habiter sa propriété de Tréauville. Devenu maire de la commune en 1843, le vieux général exerça cette fonction avec sérieux et dévouement. Il relanca le projet, initié par son prédécesseur, de construction d’une école de filles ; mais il n’en verra pas l’aboutissement car cette école ne sera ouverte que 10 ans plus tard.
En 1847, la mort lui enleva Pierre Oberlé son fidèle serviteur depuis près de 40 ans. La fin d’Oberlé précipita la sienne. Le général Jouan âgé de 80 ans avait perdu son épouse et deux de ses filles. Sa consolation était d’avoir bien marié, mais loin de lui, Clémence la seule fille qu’il avait encore. Son jeune fils, Henri, né en 1821, venait d’être promu lieutenant de vaisseau. Le général mourut à Tréauville le 7 mars 1847, quatre jours après avoir participé aux Pieux aux opérations de recrutement militaire des jeunes de la classe 1846.

Rédacteur : Christophe Tougeron
Sources :
- Galerie biographique – Le général Jouan par M. de Pontaumont – 1861 – Société Académique de Cherbourg
- Mémoires du général Jouan intitulés « Précis historique de la vie d’un ancien militaire qui a constamment parcouru les champs de bataille de 1791 à 1815, fait par lui-même, pour sa propre satisfaction et comme souvenir un jour pour sa famille »
- Le canton des Pieux 25 années d’histoire 1789-1815 par André Hamel
- Archives municipales de Tréauville – Registre des délibérations du conseil municipal de la période 1838 à 1859.
